« La voiture d’Intisar » de Pedro Riera

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voitureLa voiture d’Intisarcoup de coeur

Récit de Pedro Riera

Dessins de Nacho Casanova

Editions Delcourt

Suivre Intisar à bord de sa Corolla, c’est plonger dans un monde d’autant plus déroutant qu’il est fait de détails banals et familiers mélés à des règles de vie extrêmement dérangeantes. Car Intisar, jeune femme moderne et déterminée, est Yéménite. Partager sa vie, en de courts épisodes qui constituent autant de facettes d’une réalité étrangère, c’est découvrir les codes de conduites et les contraintes auxquelles sont soumises les femmes yéménites aujourd’hui. La plus spectaculaire et sans doute la plus connue de nous est le port imposé du niqab qui, pourtant, garantit très paradoxalement aux femmes un de leur rare espace de liberté dans la sphère publique: « Qui va te reconnaître sous ton déguisement de ninja? » demande Intisar avec un soupçon d’ironie. L’anonymat qu’il offre lui permet de conduire une voiture à l’insu de son père (et faire ainsi la course avec des hommes en toute impunité « Stupide et puéril! » reconnait-elle« mais c’est plus fort que moi »). Cette voiture est pour elle un symbole de résistance, certes limitée, mais vitale. Car Intisar fait partie de ces femmes qui refusent de se résigner à être considérées comme des personnes irresponsables, nécessitant protection et surveillance toute leur vie. Ce qu’elle nous raconte de ses rapports avec les hommes de sa famille en dit long sur ce régime de ségrégation sexuelle «  Les hommes disent tout le temps qu’ils veulent que les femmes les respectent, mais c’est faux… Tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on leur obéisse et qu’on les craigne. Mais la peur, ça n’a rien à voir avec le respect ».  Elle en dit long sur les relations de respect, de mépris, de violence, de soumission et d’arbitraire qu’il génère dans sur une société où la peur du regard de l’autre fabrique sa propre prison. De cette prison-là, Intisar, personnage fictif construit sur la base de nombreux témoignages recueillis par l’auteur durant son séjour au Yémen, nous raconte également comment conserver espoir, humour, joie, dignité et intégrité.

Ce roman graphique constitue un document unique dans sa forme sur la condition des femmes au Yémen et a obtenu en janvier dernier un très mérité Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage.Son auteur, Pedro Riera, romancier espagnol d’origine, est diplômé en sciences de l’information. La mise en images de Nacho Casanova, également espagnol, met ce reportage à la portée du plus grand nombre en privilégiant la simplicité du trait et la lisibilité des dessins. Avec un graphisme sobre habillé de quelques ombres tramées, des décors réduits à l’essentiel mais solidement plantés, il sait donner vie et expression à ses personnages, et insuffler de l’émotion aux monologues d’Intisar.

Un dossier documentaire concis mais passionnant approfondit en fin d’ouvrage quelques aspect de la vie yéménite. Abordable dès le collège, ce reportage est à mettre dans toutes les mains. Au-delà de la découverte d’un pays lointain et assez mystérieux, il parle d’une conception du monde et des rapports hommes/femmes qui concerne une bonne partie de la planète et repose sur des codes qui, pour étrangers qu’ils nous paraissent, doivent néanmoins être connus et compris.

Je ne peux m’empêcher pour finir, et achever de vous convaincre de la nécessité d’acheter, lire et proposer cet album, de citer une partie du prologue signé Une femme yéménite:

«  Ils ont beau essayer de me forcer à me soumettre, je n’en reste pas moins la petit-fille d’Arwa bint Ahmad, reine du Yémen, et la petite-fille de Balkis, reine de Saba. Ils auront beau s’efforcer de rabaisser mon existence, je n’en reste pas moins la fille d’une mère qui m’a appris à marcher la tête haute et le pas ferme. Je n’en reste pas moins TOUTES les femmes dont l’esprit est libre et dont les idées retentissent plus fort que n’importe quelle coutume ou tradition. »

Marie H.

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