« Miss Peregrine et les enfants particuliers » de Ransom Riggs

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 missperegrineMiss Peregrine et les enfants particulierscoup de coeur

Ransom Riggs

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sidonie Van den Dries

Editions Bayard jeunesse

C’est d’abord un objet singulier, précieux et intrigant. Lourd et dense, le volume est agrémenté de pages de garde et de titre ornementées de motifs vieillots, ainsi que de nombreuses photos dont les sujets, tous des enfants, exhibent des particularités plus ou moins monstrueuses. Trucages ? Aberrations ? Sorcellerie ? Voilà tout l’objet de la quête du narrateur, Jacob. Car à la suite de la mort brutale et suspecte de son grand-père, ce jeune homme de 16 ans retrouve dans ses affaires une série de ces photos qui ont marqué l’imaginaire de son enfance. Des photos manifestement truquées, plutôt grossièrement d’ailleurs, sur lesquelles son aïeul brodait pour lui des histoires aussi merveilleuses qu’invraisemblables. Il s’agissait, selon lui, d’enfants doués de capacités surnaturelles qu’il avait rencontré à l’orphelinat dans lequel ses parents l’avaient envoyé pour échapper aux persécutions nazies. Jacob a depuis longtemps déjà relégué ces histoires à dormir debout au rayon des contes pour enfants mais à ces photos retrouvées s’ajoutent les propos énigmatiques du mourant, une figure cauchemardesque entrevue brièvement, qu’il préfère prendre pour une hallucination, et une vieille lettre qui sème le doute sur le passé du vieil homme. Pour se libérer de la grande dépression qui l’accable depuis ce deuil douloureux,  le jeune homme décide de faire une sorte de pèlerinage sur les lieux dont son grand-père lui a tant parlé : une île, perdue au large du Pays de Galles, et les ruines d’une grande maison bombardée pendant la guerre. Mais il est loin d’imaginer combien partir sur les traces de ces enfants particuliers va changer sa vie, alors « qu’il venait juste de se résigner à vivre une vie ordinaire »,  ainsi qu’il le confie en ouverture du récit.missperegrine1

Une fois l’objet soupesé, feuilleté et fatalement admiré, car il est réellement  et particulièrement beau, on se lance dans la lecture avec méfiance, le contenu aura du mal à être à la hauteur d’un si bel emballage. Et puis, bonheur ! Voilà un vrai grand roman qui vous emporte dès les premières lignes pour ne plus vous lâcher. L’intrigue, forte, singulière, constamment surprenante, possède un vrai souffle romanesque sans que le registre sensible lui soit jamais pour autant sacrifié. Elle est, de plus, portée par une écriture ciselée, exigeante et pourtant fluide. Un bonheur, je le répète ! Chaque personnage, la moindre figure secondaire, et chaque lieu, à commencer bien sûr par cette île désolée et la majestueuse demeure de Miss Peregrine, s’ancrent sans effort dans notre mémoire. Et si la réalité historique se mêle de pouvoirs surnaturels, boucle temporelle et créatures maléfiques, jamais roman, malgré ces composantes, ne se sera aussi peu laissé réduire par les règles du genre. L’argument fantastique, même s’il est mené de façon particulièrement efficace et que l’univers ainsi créé possède une existence aussi dense que la réalité parallèle, a finalement moins d’importance que la dimension humaine, remarquable dans cette histoire.

missperegrine2Si on peut sans hésiter le ranger dans la catégorie YA, c’est que le narrateur a seize ans et qu’il traverse, en dehors de ces aventures si particulières, tous les tourments propres à l’adolescence : incompréhension des parents, manque de confiance en lui, questionnements sur son devenir, regrets de l’enfance perdue et peur de l’avenir, premiers doutes amoureux… Mais ces problématiques s’enrichissent d’autres pistes de réflexion, plus largement humaines,  sur la monstruosité et la cruauté de la norme, le temps qui passe, l’amour filial, l’archéologie familiale et la fidélité aux modèles fabriqués dans l’enfance. La qualité d’écriture, elle, peut satisfaire le lecteur le plus exigeant. La fin ménage la possibilité d’une suite et j’ai la conviction que l’auteur saura renouveler notre émerveillement.

 Marie H.

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