« Le cri du Petit chaperon rouge » de Beate Teresa Hanika

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Le cri du Petit Chaperon rouge

Beate Teresa Hanika

Traduit de l’allemand par Isabelle Enderlein

Editions Alice – Collection Tertio

C’est une plongée brutale, par la force d’une narration à la première personne qui vous happe pour ne plus vous lâcher et sonne constamment juste, une descente en apnée vers des profondeurs de plus en plus sombres et glaçantes. Dès le premier chapitre, nous vivons au présent immédiat l’agression dont est victime Malvina. C’est un vendredi après-midi, elle sort de son cours de piano et comme tous les vendredis, elle se rend chez son grand-père. Mais aujourd’hui, exceptionnellement, son amie Lizzy ne l’accompagne pas, les vacances de Pâques commencent, elle est partie avec sa mère. Aujourd’hui, elle sera seule avec Grand-père puisque Grand-mère est morte désormais. Grand-père est despotique, il s’emporte avec violence et terrorise son monde, il sent l’alcool aussi, mais nul n’en parle jamais. Il n’aime personne, excepté sa petite fille préférée, sa Malvina. Ce vendredi-là, elle est sauvée par l’arrivée de son père qui vient la chercher. Mais quand elle lui, encore bouleversée par le contact d’une bouche avinée contre la sienne et de vieilles mains fébriles sur son corps : « Je ne veux plus aller chez Grand-père. Grand-père m’embrasse, je ne veux plus qu’il m’embrasse. », chacun, par commodité ou indifférence, entend là un caprice d’adolescente. Malvina va avoir 14 ans, à cet âge, c’est bien connu, on fait des histoires pour un rien. Et puis, chacun a ses problèmes et ses occupations. Le cancer de la grand-mère a éprouvé la famille, la mère, enfermée dans ses migraines, a démissionné de toute responsabilité, la grande sœur est uniquement préoccupée de sa propre personne, le grand frère, par ses études, et le père régit la famille avec une rigueur inflexible qui ne laisse pas place aux sentiments. Malvina doit donc s’occuper de son grand-père, pauvre veuf solitaire qui, à la suite d’une méchante chute, est maintenant dépendant de ses visites. Et, telle le petit chaperon rouge, la voilà contrainte d’apporter un panier quotidien au grand méchant loup.

Fort heureusement, si la famille reste sourde et aveugle aux nombreux signes de détresse que Malvina multiplie au fil des jours, une voisine observe, d’un œil d’autant plus attentif qu’elle a déjà été témoin d’un drame similaire dans son enfance. Et surtout, la vie place sur son chemin un drôle de garçon, qu’elle surnomme Traque pour son air détraqué. Un garçon exaspérant, comme tous les garçons de son âge, mais suffisamment tenace pour ne pas se laisser rebuter par ses airs de peste. Ces moments que partagent les deux adolescents, passant de l’affrontement et la méfiance à une tendre complicité,  sont comme des bulles d’air pur dans cette descente aux enfers. Car au fil du récit, le passé remonte à la surface de sa conscience, de brefs éclats de souvenirs qu’elle a de plus en plus de mal à refouler. Le cauchemar est tout autant derrière que devant elle, il ne lui reste que le présent pour réunir ses forces et crier.

Dans le prologue, Malvina nous confie qu’il reste deux semaines avant ses quatorze ans. Ce sont ces deux semaines que nous partageons avec elle, deux semaines pour se libérer de l’emprise d’un pervers manipulateur, réveiller la conscience des siens, hurler au monde qu’elle existe et qu’elle souffre mais aussi pour s’ouvrir à l’amour et façonner une image positive de la vie.

L’écriture de Beate Teresa Hanika, une écriture simple, claire et fluide impeccablement restituée par sa traductrice, nous saisit dès les premières lignes et il est immédiatement impossible d’abandonner Malvina à son sort, dans cet implacable engrenage qui la livre quotidiennement à son bourreau. On se prend à attendre les brusques apparitions de Traque, espérer un éclair de lucidité ou de bienveillance de ses proches, une intervention de la voisine, un miracle… On souffre avec elle de la même oppression, des mêmes malaises, du même écœurement, mais on partage avec la même empathie les instants de joie et de légèreté passés avec Lizzy comme son trouble face aux maladroites tentatives de séduction de Traque, jusqu’au soulagement de se sentir, enfin, comprise soutenue et aimée, enfin aimée avec respect. Parfaitement bien équilibré, le récit sait compenser les moments d’horreur et de désespoir par des instants de pur bonheur, faits de sons, de couleurs et d’odeur au plus proche des choses simples, au plus proche de l’enfance. L’auteur réussit la prouesse de faire un roman sur l’inceste qui ne cache rien, sans pour autant mettre un mot sur chaque chose, devient un appel à la résistance et au courage et, par la grâce d’un premier amour, clair et lumineux, et d’une amitié à toutes épreuves se transforme en une ode à la vie.

Marie H.

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