« Pierre et le loup » de Suzie Templeton

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Pierre et le loup

Un film d’animation de Suzie Templeton

33mn ; réalisé en 2006

Musique interprétée par le Philharmonic Orchestra dirigé par Marc Stephenson

Grand Prix au Festival d’Annecy, catégorie Court-métrage, en 2007

Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 2008

Le conte musical écrit et composé par Prokofiev en 1936 reste une référence. Inspiré par les contes traditionnels et marqué par le goût du théâtre de son auteur, il a été de nombreuses fois adapté. Si les connaisseurs retiennent la version audio interprétée par Gérard Philipe, le grand public n’en connaît généralement que le dessin animé de Walt Disney tourné en 1946. Loin de toute féerie enjouée, moins enfantin et plus cruel, le film de Suzie Templeton fait appel au regard et à la réflexion d’un public sans doute plus averti.

La sauvagerie du monde animal n’y est pas édulcorée : le chat essaye de manger l’oiseau, le loup tente à son tour d’attraper le chat avant d’avaler le canard de façon irrémédiable (évènement supprimé de la version Disney). Les chasseurs se montrent violents, lâches et brutaux. La nature est hostile et dangereuse, le froid est très présent, bourrasques de vent et tempête de neige, tandis que les personnages sont vêtus pauvrement et que la maison est en piètre état. Bien que transposé dans une époque plus contemporaine, le contexte est celui d’une Sibérie marquée par la misère. Pierre est présenté comme un enfant solitaire, tenu à l’écart de ses camarades et persécuté par les chasseurs. Seul compagnon à lui offrir de la tendresse, son canard est dévoré par le loup et le grand-père, bien qu’il veille farouchement à sa sécurité, ne sait pas lui manifester son affection.

Contrastant avec l’atmosphère pesante et menaçante de cet environnement, les moments de liberté et joie ressortent avec luminosité. La séance de patinage sur le lac gelé, ouverte sur un superbe décor, est un vrai bonheur. L’oiseau, handicapé et dépenaillé, apporte une note d’humour bienvenue, émaillant les scènes d’une suite de gags dignes de Tex Avery. Et lorsque Pierre affronte le loup, scène amenée avec une grande maîtrise du suspense, nous sommes soulagés qu’il puisse enfin agir. Succédant à sa bravoure inconsciente, la générosité de son geste final aura un impact d’autant plus grand sur les jeunes spectateurs. Car s’il retire une grande fierté d’avoir capturé le loup, exploit qui le fait passer dans la catégorie des « hommes », les conséquences de son acte lui apparaissent vite sous un autre jour. Quand il voit l’animal réduit à l’impuissance, en butte à la cruauté des hommes, condamné à être enfermé dans un cirque ou finir empaillé comme celui qu’il a vu dans une vitrine au début de l’histoire, il décide de le libérer pour le rendre à son environnement naturel.

Les marionnettes ont des personnalités marquées, émouvantes, ridicules ou odieuses, avec des physionomies très typées et non exemptes de défauts physiques, tandis que leurs psychologies sont plus nuancées. Le loup est d’abord terrifiant, puis pathétique et enfin émouvant. Le grand-père, brusque et sévère, laisse transparaître des moments de découragement face à l’obstination de l’enfant qui le rendent profondément humain. Pierre lui-même, malgré un visage angélique aux grands yeux bleus transparents, arbore la plupart du temps une expression si butée, renfrognée ou boudeuse qu’il faut attendre de le voir enfin sourire pour commencer à rentrer en empathie avec son personnage.

 La réalisatrice a fait le choix de se passer de narrateur, confiant à la musique et aux personnages le soin de porter l’histoire. Pari réussi ! Malgré l’absence de prologue, destiné à présenter les personnages accompagnés de l’instrument qui caractérise chacun, la musique fonctionne à merveille. Libérée de son rôle pédagogique, elle accompagne l’action sans l’envahir. Les plans et mouvements de caméra sont travaillés avec exigence et le langage cinématographique, cadrages, lumière et montage, supplée avantageusement à tout commentaire. Mise en scène sensible et intelligente, esthétique singulière et affirmée, animation impeccable, voilà un film de grande facture qui fait honneur à son sujet et restera une référence.

Suzie Templeton, britannique née en 1967, est auteur de trois courts-métrages d’animation. Avant Pierre et le loup, elle a réalisé Stanley en 2000 et Dog en 2002, qui ont aux aussi remporté de très nombreux prix. A voir sur le site :

Marie H

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