« Quand j’étais déesse » de Irène Cohen-Janca

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Quand j’étais déesse

Irène Cohen-Janca

Editions du Rouergue – Collection Dacodac

Rashmila a été destituée, humiliée, déchue. Renvoyée dans sa famille, elle n’est plus désormais qu’une petite népalaise de 12 ans parmi d’autres, à la différence qu’elle ne pourra jamais se marier, puisque aucun homme ne voudra d’elle après ça. Elle nous raconte au présent son destin hors du commun, celui d’une fillette choisie à l’âge de 4 ans pour devenir Kumari royale, déesse vivante vénérée et redoutée. Un destin brisé de façon brutale et injuste qui la laisse désemparée et inadaptée à la vie réelle.

Tandis que ses souvenirs nous livrent le quotidien monotone et contraignant d’une enfant condamnée à l’immobilité et au silence, figée dans une perfection inhumaine qui l’isole du reste du monde, le présent assiège les murs qu’elle a érigé pour s’en protéger. L’agitation et le bruit qui l’entourent maintenant l’extirpent pourtant peu à peu de la réclusion qu’elle s’impose comme une punition, une réclusion faite de honte et de regrets, mais aussi de dépit et de peur, peur du changement et du regard des autres. Ce nouveau quotidien l’assaille sans répit, les cris des disputes familiales, les moqueries de son jeune frère, les tâches familiales qui lui incombent. Mais tout en l’agressant, ce quotidien trivial lui offre la découverte de sensations et joies simples jusqu’alors interdites, comme rire, courir, pleurer ou manger du poulet.

Lorsqu’elle nous révèle enfin la raison de sa déchéance, secret tu avec obstination, elle accepte enfin d’être une enfant ordinaire et voit se dessiner l’espoir d’une vie banale mais heureuse. Même si le mystère qui entoure ce secret et fait avancer l’intrigue parait un peu opportuniste, la justesse des sentiments qu’elle éprouve nous touche profondément. L’auteure mêle habilement les détails les plus banals – l’histoire commence pendant que Rashmila trie des lentilles pour le repas – aux descriptions exotiques qui nous plongent dans les traditions religieuses du Népal. Mais c’est le cœur et la survie de cette enfant qui l’intéressent avant tout et c’est avec beaucoup de sensibilité qu’elle nous fait partager sa détresse et son amertume, puis la lente acceptation de sa nouvelle condition et son ouverture au monde. Sans jamais s’appesantir, elle décrit de façon intime et pertinente le deuil nécessaire qu’elle doit faire de sa première vie, le travail qu’il lui faut accomplir pour évacuer le conditionnement inhumain de son enfance et son long cheminement vers le pardon qu’elle doit s’accorder pour commencer à vivre vraiment. Car sa chute est, à ses propres yeux bien plus qu’à ceux de ses proches, impardonnable et l’on sent bien qu’elle aurait préféré mourir si on lui en avait donné le choix. Or, c’est bien de choix qu’il s’agit et lorsqu’elle se tourne enfin vers la vie, l’empathie est telle que le lecteur s’en trouve soulagé et ravi.

Quand j’étais déesse est inspiré de la vie de Rashmila Shakya, Kumari de 1984 à 1992. Riche d’une toile de fond soigneusement documentée et peinte avec un grand talent de conteuse, entre cérémonies flamboyantes, sacrifices rituels terrifiants, vaches sacrées, singes chapardeurs, feuilletons télévisés bollywoodiens et mythes inquiétants, ce court roman propose de nombreuses pistes de réflexion autour de la notion de choix et de conception du bonheur, et aborde le problème du poids des traditions dans certaines cultures tout en nous offrant un véritable voyage au pays du Yéti.

Marie H.

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