« Le recruteur » de Michel Grimaud

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Le recruteur

Michel Grimaud

Ed Mijade

C’est demain ou presque.

Les villes sont désormais presque désertes puisque seuls peuvent y résider les heureux titulaires d’un emploi garanti dans le temps. Les autres, chômeurs ou vagabonds, sont impitoyablement contenus à l’extérieur des zones d’abondance et regroupés dans des chômvils, immenses bidonvilles soumis à la loi des milices. Pour autant qu’on ait le physique requis, la surveillance est en effet un des rares secteurs à connaître encore le plein emploi.

Il en existe également deux autres : le nucléaire et la colonisation spatiale.

Les centrales vieillissantes doivent régulièrement être rafistolées et, malgré les protections, les intervenants sont gravement contaminés. Ce travail est donc régulé par une carte de permis de travail en milieu à risque, censée limiter l’exposition annuelle. Mais tous ceux qui sont acculés par la misère échangent ou falsifient ces cartes pour gagner malgré tout de quoi survivre.

L’autre domaine qui recrute fait peur, en revanche, et la plupart préfèrent encore la faim : la colonisation spatiale, des conditions de travail tellement dangereuses que personne ou presque n’en revient. C’est la raison pour laquelle les recruteurs n’hésitent pas à employer les pires méthodes afin de fournir à la COESPA son quota de « volontaires », d’autant qu’ils ne sont désormais plus salariés mais rétribués à la tête.

C’est dans ce contexte que nous allons suivre Pietro le Barde, jeune vagabond qui a eu l’imprudence de se laisser enivrer un soir et se retrouve obligé de fuir le recruteur qui l’a ainsi fait signer. Accompagné de Princesse, petite orpheline aveugle qu’il prend sous sa protection au cours de son échappée sans espoir, son chemin va croiser celui de Vivien, recruteur infiltré bientôt pris au piège du système auquel il participait sans état d’âme.

Le recruteur nous offre une des plus saisissantes anticipations sociales destinées aux adolescents, sans doute parce que, au-delà du sujet et du message contenu, l’écriture est belle, fluide et très évocatrice. Ce très court roman, dense et terrible, est traversé de zones dévastées dans une atmosphère de fin du monde, où pitié et entraide ne peuvent plus rien signifier. Si la fiction se situe aux alentours de 2075, il ne faudra peut-être pas tout ce temps-là avant de voir des files de chômeurs se battre pour avoir le droit de s’exposer à des radiations fatales et gagner ainsi l’équivalent d’une semaine de nourriture périmée. Publié pour la première fois en 1980 sous le titre  Le temps des gueux,  il est troublant de constater combien, trente plus tard, notre quotidien tend déjà à confirmer cet avenir de cauchemar. De quoi réfléchir au modèle social qui s’impose ces dernières années et à ses conséquences probables.

Cette anticipation est à rapprocher de Bleu toxic, recueil de deux nouvelles tout aussi saisissantes de Christophe Léon. L’auteur de l’inoubliable Silence, on irradie y raconte le destin d’adolescents confrontés à des catastrophes industrielles qui, loin d’être de l’anticipation, se sont déroulées au siècle dernier et dont les décideurs n’ont, semble-t-il, tiré aucun enseignement.

Michel Grimaud est le pseudonyme de Marcelle Perriod et Jean-Louis Fraysse . Ils vivent dans le Var et ont déjà écrit ensemble de nombreux romans.

Marie H.

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